Le mythe de la réussite individuelle
Dans notre milieu entrepreneurial, on entend souvent la même rengaine :
“Si tu veux vraiment, tu peux.”
“Il suffit de travailler dur.”
“Le succès, c’est juste une question de volonté.”
Certains vont même jusqu’à dire que toute réussite ou tout échec n’est que le fruit de tes efforts individuels.
Dans une vidéo visionnée par des centaines de milliers de personnes, Yomi Denzel — une figure bien connue de l’entrepreneuriat sur YouTube — dit ceci :
“Si tu es pauvre, c’est 100 % de ta responsabilité. Tu dois accepter que c’est de ta faute si tu es dans cette situation. Et seulement là, tu pourras changer.”
Je ne sais pas ce que ça vous fait, vous, d’entendre ça.
Mais moi, j’ai la gorge un peu serrée.
Parce que cette vision du monde est confortable pour celles et ceux qui ont les moyens, la santé, les bons contacts, la bonne couleur de peau, le bon genre, le bon accent…
Mais elle invisibilise TELLEMENT de choses.
La réalité, c’est que nous ne partons pas toutes et tous du même point.
Et ce décalage commence dès la naissance.
Comprendre la notion de privilèges
Dans les cercles militants, on parle de la notion de “privilèges” : des avantages qu’on n’a pas mérités, parce qu’ils viennent de nos parents ou de nos ancêtres, mais qui facilitent (ou non) notre chemin.
La plupart du temps, ces privilèges que l’on a ou que l’on n’a pas sont au-delà de notre conscience. On ne s’en rend pas compte puisque notre réalité est la seule qu’on connaisse.
C’est là que les écrits de personnes comme Bell Hooks ou Kimberlé Williams Crenshaw, ainsi que les recherches de tant de collectifs de militant·es pour l’inclusion et la lutte contre les violences systémiques, deviennent si précieuses.
Ces travaux nous aident à prendre de la hauteur, et voir le monde par les yeux de personnes qui n’ont pas notre réalité.
Un de ces outils que j’ai trouvé très aidant, c’est celui de La Roue des Privilèges, initialement pensée par Sylvia Duckworth, et ici adaptée par Lise Desportes.

Ce schéma montre comment, selon notre place dans la société, certains parcours sont semés d’embûches, pendant que d’autres avancent sur une voie plus dégagée.
Si je suis proche du centre du cercle sur tous les critères, alors ce sera forcément plus simple de décrocher un job, avoir un beau logement, trouver des personnes qui veulent investir dans ma startup…
Selon notre position sur les différents éléments de cette roue, notre expérience de l’entrepreneuriat sera TRÈS différente.
En fait, ça change presque tout.
Un exemple vécu : Laura face au mur de la légitimité
Prenons un exemple concret.
Je me souviens d’une séance de coaching que j’avais animée pour nos client·es du Mastermind SURF il y a quelques années.
Une de nos membres – graphiste, environ 25 ans, avec 2 ans d’expérience de freelancing – collaborait depuis peu avec une agence de comm’. Le patron de l’agence lui a demandé de l’accompagner pour prendre un brief avec une belle boîte.
Après le RDV, le boss de l’agence (appelons-le Steve) propose à notre cliente (appelons-la Laura) de construire la proposition commerciale pour répondre au brief.
Laura est ravie, parce que c’est un sujet sur lequel on a beaucoup bossé pendant l’accompagnement. Elle sait qu’elle commence à bien maîtriser : avec notre approche elle a doublé ses tarifs, vendu des missions beaucoup plus complètes, et ses client·es sont ravi·es de pouvoir bosser en profondeur sur leurs identités visuelles et aller bien au-delà de “juste” un logo.
Pleine d’élan, avec la confiance de ses dernières réussites, elle construit la proposition commerciale et la présente à Steve quelques jours avant le RDV client.
Et là, coup dur.
Steve lui dit qu’elle se trompe totalement d’approche et “ce n’est pas comme ça qu’on fait du business”. Il lui dit que la bonne approche, c’est de répondre mot pour mot au brief, mais avec un rabais qui permet de vendre la même prestation que “les agences parisiennes”, mais pour moins cher.
“Si on y va avec ta proposition qui va au-delà des demandes, on va perdre le client et on peut pas se le permettre ! Refais ça comme je te l’ai dit.”
Steve est un homme d’une cinquantaine d’années, ça fait 20 ans qu’il dirige sa petite agence de comm’ dans la région sud-ouest, et il a toujours été récompensé pour sa stratégie de prix plus bas que la concurrence parisienne. C’est comme ça qu’il survit depuis 20 ans.
Pour Laura, le doute s’installe.
Elle commence à remettre toute sa démarche en question.
Elle se dit même que les derniers contrats qu’elle a réussi à signer au prix fort avec ses client·es n’étaient en fait qu’une vaste arnaque de sa part…
Elle arrive en coaching en étant convaincue qu’elle est une fraude, et elle se demande même s’il ne faudrait pas proposer à ses client·es un remboursement parce qu’elle a facturé trop cher.
Quand les systèmes invisibles entrent en jeu
Qu’est-ce qu’il se joue ici ?
Laura n’a pas eu tort dans son approche.
Simplement entre sa parole et celle de Steve, elle perçoit un écart de légitimité immense.
Il a 50 ans, c’est un homme, avec une certaine “expérience” entrepreneuriale.
Et elle, en tant que femme, de 25 ans, avec quelques années au compteur de son entreprise, s’est dite que naturellement il avait raison, et elle avait tort.
Ce genre de scène, je l’ai vue des dizaines de fois.
J’imagine que sur le sujet du sexisme, vous le comprenez plutôt bien – peut-être même que vous avez vécu quelque chose de similaire.
Mais le genre est UN SEUL critère parmi beaucoup (dont ceux de la roue des privilèges plus haut).
Ces décalages de perception, de confiance, de crédibilité, ils ne s’arrêtent pas au genre. Ils existent aussi autour de la classe sociale, du niveau d’étude, de la santé mentale, du handicap, de la parentalité…
Et d’un sujet dont on ne parle je crois pas assez dans notre écosystème entrepreneurial : l’ethnie et la couleur de peau.
Racisme systémique : de quoi parle-t-on vraiment ?
Je parle en effet du sujet du “racisme systémique”.
En quelques mots, qu’est-ce que c’est ?
Le racisme systémique, ce n’est pas seulement des insultes ou des discriminations visibles.
C’est un ensemble de règles, de pratiques, d’habitudes — parfois invisibles — qui désavantagent certaines personnes parce qu’elles ne correspondent pas à la norme dominante (dans nos pays occidentaux donc, la peau blanche).
C’est quand les institutions, les médias, les opportunités, les financements sont structurés autour d’un modèle majoritaire…
Et que tout ce qui en sort est suspect, illégitime, moins crédible.
Témoignage d’une entrepreneure : Sarah
C’est de ce racisme systémique, et de son impact sur l’aventure entrepreneuriale des milliers de freelances, indépendant·es et entrepreneur·es dont on parle dans l’épisode de podcast de la semaine.
Pour ça, j’ai demandé à Sarah de nous partager son expérience personnelle.
Elle est entrepreneure. Elle est juriste. C’est une femme. Et elle est noire.
Ce qu’elle raconte dans notre échange, c’est à la fois un électrochoc, et un miroir de réalités que beaucoup préfèrent ne pas voir.
Je crois que ses paroles méritent d’être entendues.
Prendre la parole, même imparfaitement
Je veux être honnête avec vous : ça fait longtemps que j’ai envie de prendre la parole ici sur ce sujet.
Dans notre approche de l’accompagnement entrepreneurial, on essaye vraiment de prendre en compte les réalités liées aux privilèges systémiques.
Mais comme je suis une personne blanche, c’est délicat de trouver la juste place.
J’ai beaucoup lu sur ces sujets.
J’ai observé d’autres personnes prendre la parole.
J’ai compris à quel point, malgré moi, je reste empreint de racisme intériorisé — simplement parce que j’ai grandi dans une société blanche, occidentale, colonisatrice.
Et j’ai envie d’apporter ma pierre à l’édifice pour être un allié, et faire avancer notre écosystème entrepreneurial sur ces questions.
Mais jusqu’à aujourd’hui je me suis retenu… par peur de mal m’exprimer et dire une connerie.
Alors aujourd’hui je décide de dépasser ma peur.
Parce que le silence ne protège que les systèmes en place.
Je veux contribuer, même imparfaitement, à une culture entrepreneuriale plus juste, plus consciente, plus humaine.
Et si jamais je fais des bourdes, je vous demanderai une chose :
écrivez-moi, donnez-moi du feedback 🙏🏻
Je veux faire de mon mieux, et prendre soin, et je suis certain que vous pourrez m’y aider.
Merci par avance pour vos retours constructifs ❤️
Tu avais déjà réfléchi à ce sujet dans ton propre parcours ?
Est-ce que ça t’a parlé, ou fait bouger quelque chose en toi ?
FAQ : Entrepreneuriat et racisme systémique
❓ Qu’est-ce que le racisme systémique dans le monde de l’entrepreneuriat ?
Le racisme systémique désigne l’ensemble des pratiques, normes et structures qui désavantagent certaines personnes racisées dans leur accès à la réussite entrepreneuriale : financements, crédibilité, opportunités, etc.
❓ Quels sont les impacts des privilèges sur une carrière freelance ?
Les privilèges (genre, origine sociale, santé, couleur de peau, etc.) influencent fortement la confiance, la reconnaissance et l’accès aux opportunités. Deux freelances de talent égal n’auront pas les mêmes chances selon leurs positions sociales.
❓ Comment agir concrètement pour une culture entrepreneuriale plus inclusive ?
Écouter les témoignages, s’éduquer sur les systèmes d’oppression, remettre en question ses propres biais, et intégrer ces réalités dans sa façon d’accompagner, recruter ou collaborer.