Comment réagir quand la plateforme où tu communiques tous les jours annonce la fin du fact-checking aux États-Unis, un glissement vers une “modération communautaire” façon Twitter, et un recentrage politique plus que douteux ? Dans cet épisode hors-série de Young, Wild & Freelance, Thomas Burbidge réagit à chaud aux annonces de Mark Zuckerberg, et questionne avec toi l’avenir d’Instagram pour les freelances engagés.
Plutôt que de répondre par un “oui” ou “non” définitif, il propose un vrai diagnostic systémique : comprendre ce qui se joue derrière cette décision, les risques politiques, démocratiques et sociaux, et surtout ce que tu peux faire très concrètement pour rester aligné·e dans ta façon d’utiliser ces plateformes… ou de t’en détacher.
Qui porte cette analyse ?
Cet épisode est un solo de Thomas Burbidge, créateur du podcast Young, Wild & Freelance, formateur et accompagnant pour freelances et entrepreneur·es indépendant·es. Il travaille au croisement du freelancing, de l’écologie, du féminisme et de la justice sociale.
Sa position ici n’est pas celle d’un expert juridique ou d’un lobbyiste, mais celle d’un indépendant qui prend le temps de lire, de relier les points et de se demander, comme toi : “Qu’est-ce que ça change pour mon business, ma parole publique, et la société dans laquelle je vis ?”
Résumé de l’épisode : comprendre avant de décider
L’épisode démarre par un rappel des faits : la vidéo publiée début janvier par Mark Zuckerberg, où il annonce la fin des partenariats de fact-checking avec des médias indépendants sur les plateformes Meta aux États-Unis. À la place, Meta bascule vers une modération “allégée” et un système de notes communautaires, inspiré de ce qui existe déjà sur X/Twitter.
Thomas clarifie plusieurs points essentiels :
- Jusqu’ici, Meta payait des médias externes (80 environ dans le monde) pour vérifier des informations sensibles.
- Demain, aux États-Unis, plus de fact-checkers rémunérés, une modération automatisée moins stricte, et des “notes” rédigées par des utilisateur·ices bénévoles, up-votées par la communauté.
Il rappelle aussi que, pour l’instant, le cadre européen protège les utilisateur·ices : le Digital Services Act impose des obligations fortes en matière de modération des contenus haineux et violents, et Meta s’est engagé publiquement à maintenir ces règles en Europe. En théorie, rien ne change aujourd’hui pour les freelances français·es et européen·nes. En théorie seulement…
Très vite, la discussion bascule sur ce qui se joue politiquement :
- Déplacement des équipes de modération de Californie (État progressiste) vers le Texas (État très conservateur, qui a récemment restreint fortement le droit à l’avortement).
- Volte-face stratégique de Zuckerberg, qui se rapproche de Trump et du camp républicain, après des années de tension médiatique.
- Objectifs sous-jacents : réduire les coûts (plus de fact-checkers rémunérés), préserver la valeur boursière, obtenir les bonnes grâces du pouvoir politique dominant.
Thomas insiste ensuite sur un point clé : la modération communautaire ne fonctionne pas dans un espace gouverné par des algorithmes. Tu ne vois pas tous les contenus, seulement ceux que ta bulle algorithmique sélectionne pour toi. Résultat :
- Les contenus extrêmes peuvent prospérer dans leurs bulles sans contradiction.
- Les “notes” jugées utiles seront celles votées par les groupes les plus mobilisés… souvent les plus partisans.
- Rien ne garantit que cela produise plus de vérité, ni plus de sécurité pour les personnes visées par les discours haineux.
Puis l’épisode bascule sur la question qui nous concerne directement : que faire quand on est freelance engagé·e ?
- Faut-il partir par boycott, pour ne plus nourrir une plateforme qui prend ce type de décisions ?
- Faut-il rester pour “occuper le terrain” et incarner d’autres récits, plus écologiques, féministes et justes ?
- Comment sortir de la dépendance à Instagram comme unique canal de visibilité et d’acquisition ?
Thomas propose alors le “trépied du changement sociétal” :
- Lutter contre : boycott, départ, prises de position claires.
- Incarner le nouvel idéal : rester, mais politiser davantage sa présence, montrer qu’un autre entrepreneuriat est possible.
- Mener la bataille culturelle : créer des contenus qui rendent ces nouveaux modèles désirables, visibles, “plus sexy” que les anciens.
Enfin, il pose un rappel fondamental : nos entreprises sont politiques. Par défaut. Ne pas penser l’impact systémique de ce qu’on fait, c’est laisser les autres décider pour nous. Si tu utilises Instagram, si tu y trouves des clients, si tu t’y exprimes, tu participes à structurer l’espace public. L’enjeu n’est pas de devenir expert·e des lois numériques, mais de prendre au sérieux ce rôle.
Chapitres de l’épisode
- 00:00 – Contexte : fin du fact-checking chez Meta
- 02:08 – Comment fonctionnait la vérification jusqu’ici
- 03:40 – Déplacement des équipes de modération vers le Texas
- 04:41 – Différences entre États-Unis et Europe sur la régulation
- 05:30 – Promesse de modération communautaire et notes d’utilisateurs
- 06:49 – Bulles algorithmiques, réalité fragmentée et risques démocratiques
- 08:32 – Pourquoi Meta fait ça : analyse politique et capitaliste
- 12:31 – Parallèle avec Twitter/X et le néolibéralisme version “modération”
- 16:01 – Quel impact pour les freelances en Europe et au Québec ?
- 17:45 – Responsabilités individuelles et collectives des indépendant·es
- 19:14 – Déséquilibres de pouvoir entre extrême droite et mouvements progressistes
- 23:18 – Soin, violence symbolique et charge émotionnelle pour les militant·es
- 24:50 – Le trépied du changement sociétal : lutter, incarner, transformer la culture
- 27:05 – Dépendance à Instagram et illusion de propriété de son audience
- 29:01 – Construire sa base e-mail pour retrouver du pouvoir
- 29:45 – Diversifier ses canaux : YouTube, Pinterest, LinkedIn…
- 30:58 – Posséder ses canaux : site, newsletter, référencement
- 32:35 – Politiser son discours entrepreneurial
- 33:41 – Mener la bataille culturelle par le contenu
- 34:53 – Rappel final : nos entreprises sont politiques
- 36:01 – Invitation à intégrer une réflexion systémique dans son business
Idées clés pour freelances engagé·es
- La fin du fact-checking chez Meta aux États-Unis prépare un Internet encore plus polarisé, où la “vérité” dépendra des groupes les plus mobilisés, dans leurs bulles algorithmiques.
- En Europe, le cadre légal te protège pour l’instant, mais la trajectoire américaine peut influencer les débats politiques européens à moyen terme.
- Tu n’es que locataire de ton compte Instagram : ton audience, tes abonnements et ta portée peuvent changer du jour au lendemain, sans que tu aies ton mot à dire.
- Construire une base e-mail et un site solide, c’est reprendre du pouvoir sur ta communication et ta relation aux gens qui te suivent.
- Le boycott d’une plateforme est une option légitime, mais il est plus soutenable s’il est préparé (sortir d’abord de la dépendance économique).
- Rester sur Instagram peut être un choix politique, si tu assumes d’y incarner un entrepreneuriat plus écologique, féministe, juste et explicite sur ses valeurs.
- La bataille culturelle se joue aussi dans tes contenus : montrer que d’autres manières d’entreprendre et de vivre existent, et qu’elles sont désirables.
- Ne pas réfléchir à l’impact systémique de ton entreprise, c’est laisser la logique purement capitaliste et les plateformes décider pour toi.
Citations marquantes de l’épisode
« Nous sommes locataires seulement de ces plateformes. Notre profil Instagram ne nous appartient pas. »
« Si ce canal est le seul canal dont vous dépendez pour être en lien avec les personnes qui vous suivent, c’est un problème. »
« Par essence, nos entreprises, elles sont politiques, elles sont politisées. Tout ce qu’on fait a un impact sur l’organisation de notre société.»
FAQ – Freelances engagés, réseaux sociaux et fact-checking
Faut-il quitter Instagram quand on est freelance engagé·e ?
Pas forcément, mais ce n’est plus une question neutre. Tu peux choisir de partir (boycott), de rester tout en diversifiant tes canaux, ou de rester pour incarner un autre modèle. L’important est de ne plus être dépendant·e d’une seule plateforme et d’être aligné·e avec tes valeurs.
Quels sont les risques de la fin du fact-checking pour les contenus engagés ?
Aux États-Unis, cela ouvre la porte à plus de contenus violents, haineux ou trompeurs, avec moins de garde-fous. Les personnes et mouvements progressistes risquent d’être davantage exposés à la violence symbolique, tout en ayant moins de moyens pour se protéger.
Comment réduire ma dépendance à Instagram pour mon activité ?
En développant une base e-mail qui t’appartient, en travaillant ton site et ton référencement, et en testant d’autres canaux (LinkedIn, YouTube, podcasts…). L’idée n’est pas de tout faire, mais de ne plus reposer sur un seul endroit que tu ne contrôles pas.
Est-ce que ma manière d’utiliser Instagram a vraiment un impact politique ?
Oui. Les contenus que tu publies, les récits que tu portes, les modèles d’entrepreneuriat que tu montres participent à orienter la culture. Parler d’écologie, de féminisme ou de justice sociale dans ton business, c’est déjà une forme d’action politique.
